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Variances n°25


: Quel mieux d'Etat: élaborer et évaluer les politiques

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Les économistes sont maintenant extrêmement présents dans la plupart des débats publics, mais leur rôle diffère sensiblement suivant les pays. Au-delà de l'analyse économique des réponses politiques, il est intéressant de se pencher sur les termes du débat public et sur le rôle joué par les experts.

Lutter contre les faux-semblants

Les experts nourrissent généralement une frustration quant au traitement politique et médiatique de leurs domaines de compétence, souvent jugé caricatural et par trop simplificateur.
Ainsi, au Québec, certains économistes ont cherché à lutter contre les "morts-vivants". Ce terme désigne toutes les idées reçues qu'on pense avoir "tuées" une bonne fois pour toutes lors du dernier débat public, mais qui ressurgissent systématiquement dès que le débat s'ouvre à nouveau ("Le chômage est dû à l'immigration", par exemple). Bien que ces "morts-vivants" reflètent souvent les interrogations premières et naturelles de tout novice, elles peuvent également prendre la forme de faux-semblants, ce qui les rend alors néfastes et dangereuses.

Une autre forme de simplification à l’extrême des débats économiques est dangereuse, celle qui a trait à l’idéologie. Les souvenirs de cours d’économie alimentent régulièrement des argumentaires simplifiés sur le mode « l’Etat, c’est mal et c’est prouvé » ou « le Marché, c’est mal et c’est prouvé ». Quoi que l’on pense de ces affirmations, avancer des arguments économiques pour les justifier fait l’impasse sur l’ensemble des avancées de l’économie théorique (orthodoxe comme hétérodoxe) qui s’échinent à développer des positions plus nuancées et à démontrer le danger d’utiliser des réponses toutes faites.

Démontrer en quoi ces idées expriment une analyse erronée ou dépassée du problème est finalement un rôle que les experts doivent jouer afin d'assainir le débat.


Controverse scientifique et débat public

Au-delà de cette mission de garde-fou dont ils se saisissent rarement, le rôle traditionnellement dévolu aux experts dans le débat public est l'exposé de l'état des connaissances.

En pratique, cela mène bien souvent à une profusion de rapports denses et fouillés qui mettent en avant la complexité des questions et l'incapacité collective des experts à recommander une solution. La documentation française recense ainsi 512 rapports sur l’éducation, 136 sur la compétitivité, 191 sur le logement social, 119 sur le système de santé… De tels rapports peuvent être utiles au décideur politique qui, appuyé par une administration, est à même de les analyser et de les synthétiser (certains considèrent qu’un tel travail de synthèse des rapports pourrait par exemple être confié au Plan, on pourrait également envisager de confier cette mission aux services du Parlement). En revanche, ces rapports d'expert sont bien souvent inaccessibles aux citoyens ordinaires et aux médias, car ils présupposent une maîtrise technique et une connaissance des dossiers qui n’est pas généralisée dans la société.

Dès lors, il n'est pas surprenant de constater que les termes du débat diffèrent entre les "initiés" et les "profanes" : les controverses scientifiques étant réservées aux initiés et les "morts-vivants" aux profanes.
Ce constat interroge inévitablement la qualité de la démocratie. La technicisation du débat présente le double risque de la simplification à l’excès (pouvant mener au populisme ) et de l’expertise décisionnelle (pouvant mener à la technocratie).

Limiter ces penchants suppose une prise de responsabilité des acteurs publics. Ils doivent être à même de prendre de la distance avec les outils, c’est à eux de ne pas confondre les fins politiques et les moyens techniques. Cela fait également reposer une grosse responsabilité sur les journalistes, qui doivent vulgariser le discours technique. Ils doivent être capables de maîtriser ce discours à la fois pour rendre ses enjeux intelligibles et pour analyser les fondements ou critiquer les errements des prises de position publiques.

Mais les responsabilités reposent également sur les experts.


Les experts doivent clarifier les termes du débat

La Suisse, avec ses quatre langues officielles et sa tradition de démocratie directe, est sans doute un exemple intéressant. Alors que certains sujets sont traités en France avec complexité et parfois ambiguïté, il est frappant de constater la clarté et l'objectivité des débats portant sur ces mêmes questions en Suisse : comptes publics, grandes réformes, etc. font l’objet d’un communication claire et concise. Les manques et les zones d’ombres sont rares et sont signalés comme tels, assortis de justifications pour l’absence de précision.

L'origine exacte de cette tradition est difficile à établir. En tout cas, le rôle dévolu à l'expertise est autant celui de l'analyse du problème que de la production d'une synthèse intelligible des éléments de débat.

En France, le débat public présente traditionnellement un défaut de clarté. Il évolue cependant et l'exemple le plus abouti dans cette voie est sans aucun doute le débat de 2003 portant sur la réforme des retraites. Pour l'essentiel, les termes du débat public se sont résumés à trois axes principaux : durée et taux de cotisation, âge de départ, niveau des pensions. A posteriori, on peut toujours estimer que ce constat simple tombait sous le sens, mais il ne faut pas oublier qu'il a fallu plus de 10 ans pour qu'il s'impose comme l'élément principal du débat public.
Mais l’état du débat sur des questions comme l’assurance maladie, les risques de délocalisation, les OGM, etc. montre que le chemin est encore long.

Tout chercheur connaît le doute et la fragilité des vérités scientifiques. Il serait dangereux que ce doute ne se diffuse pas dans la société et que s’affrontent dans l’arène démocratique les tenants de vérités économiques supposées. Le débat public porte sur un nombre limité de questions. Il est fondamental que les experts produisent et diffusent une synthèse accessible des principaux points de controverse. Il en va de la qualité de la réception et de la diffusion de la science dans la société. Mais bien plus, il en va de notre capacité à faire vivre une démocratie aujourd’hui.

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