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17 septembre 2003

Publications : La Princesse japonaise

Éditions Critérion - 295p. - 98 F


« Elle a cru me faire de la peine. Elle a plissé les yeux, glissé sa langue entre ses dents avant de me le dire. Ma pauvre fille, ne prends pas tes airs d'orpheline, avec moi ça ne marche pas; ta mère, elle n'est pas morte, comme tu le crois. Elle est partie quand tu avais deux ans. Tu te demandes pourquoi? C'est son cul qui la démangeait. Une pute, ta mère, c'était une pute. Voilà la vérité.
Elle voulait me faire de la peine. Sa voix sifflait, ses yeux cognaient, quand elle a vu que je pleurais, elle a cru qu'elle avait gagné. Mais moi, j'étais heureuse. Je suis heureuse, puisque tu es vivante, je peux t'écrire, entre nous, en secret.
La Vieille ne m'a jamais aimée. Normal, elle n'aime personne. Sauf papa, et le chien. Mais je crois qu'elle préfère le chien.
Elle est sèche, elle est raide, on dirait qu'elle a des crochets au bout des bras, pourtant c'est des doigts comme tout le monde, mais quand elle te touche, on dirait qu'elle va te griffer. Heureusement, elle ne me touche presque jamais. Sauf le mercredi, quand elle a ses copines à la maison. Là, elle joue la mamie modèle. Viens embrasser ta vieille grand-mère, ma chérie, avec sa voix de quand elle parle au chien. Évidemment, il y a toujours une autre vieille pour dire mais non, vous n'êtes pas vieille, qu'est-ce que je devrais dire. Elle passe sa langue entre ses dents, elle me regarde, elle tend ses griffes, ça veut dire qu'il faut l'embrasser. Sa joue sonne creux, comme une limace avec des poils qui piquent, une limace qui sentirait la naphtaline. Je n'aime pas ça mais je me force, parce qu'après, souvent, elle me laisse aller chez Catherine: devant les autres, elle n'ose pas m'interdire, et puis comme ça, elles sont tranquilles, elles peuvent se raconter



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Figure n°1 :


leurs histoires sans que je les entende.
Entre elles, elles t'appellent «qui-vous savez ». Au début, je croyais que c'était un nom, j'écrivais ça Kivousavé, j'ai même demandé à papa s'il savait qui c'était. Mais un jour, la Vieille m'avait punie, empêchée d'aller chez Catherine, j'entendais tout derrière la porte, elle a baissé la voix, décidément, cette petite tient beaucoup de Kivousavé, une autre a répondu, il n'y a pas de miracle, les chiens ne font pas de chats. C'est comme ça que j'ai compris. Je ne sais pas si c'est vrai, si je te ressemble, même un peu, mais ça me plaît, le soir j'y pense avant de m'endormir, je ressemble à Kivousavé, je suis comme elle, la Vieille ne m'aura pas comme elle a eu papa.
Papa, pourtant, je l'aime bien. Il pique aussi quand on l'embrasse, mais il sent bon, ses mains sont douces, sa voix est Chaude, sauf quand la Vieille est là.
Le mieux c'est le dimanche après-midi, quand elle dit qu'elle veut faire son ménage tranquillement, sans qu'on lui traîne dans les pattes. Alors on part se promener avec le chien, quand il fait beau on va au parc, on se tient par la main. Papa est différent quand la Vieille n'est pas là. D'abord, il est plus grand, il se tient droit, et puis il parle, il raconte des histoires qu'il invente en même temps, juste pour moi, avec des fées, des lutins, des sorcières, moi je suis une princesse, ou alors une mendiante, mais jeune, et qui rencontre un prince.»
Ainsi commence «la Princesse japonaise», lettre écrite pendant sept années par une adolescente à la mère qu'elle n'a pas connue et dont elle cherche à découvrir le secret. Cette lettre lui tient lieu de journal intime, et la recherche de sa mère est aussi la quête de sa propre identité.

Autrice

Béatrice Hammer

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